Paysage 1995-2004

L'anecdote est trop significative de l'oeuvre de Payram pour ne pas être rapportée. J'ébauche toujours mes textes au crayon de papier sur de larges feuilles blanches. Payram et ses photographies n'ont pas échappé à cette petite règle de maniaque. Mais à ma grande surprise, tandis que je m'apprêtais à relire la première mise en mots de mes impressions, je n'aperçus sur le papier qu'un vague tracé en pointillé, truffé de blancs comme autant de silences. Les pleins, quant à eux, étaient si fins et si légers qu'on eut dit les derniers signes d'une écriture usée par le temps, en passe de disparaître. Étais-je en train de m'effacer du monde réel sans m'en rendre compte ? Pourquoi les photographies de Payram m'avaient-elles imposées ce secret désir d'écriture invisible, cet impérieux besoin de discrétion ?

À les regarder une nouvelle fois, je réalisai alors combien ces images m'impressionnaient, combien l'honnêteté qui s'en dégage m'avait contrainte inconsciemment au respect, à la réserve. Parce que derrière chaque paysage, derrière chaque visage, derrière chaque morceau de réel représenté, c'est un homme que je vois. À la façon des aveugles, avec les yeux du coeur. Un homme qui me montre, sans triche, l'intérieur de son âme.

Dans certains pays d'Orient, les récits de voyage relèvent davantage du domaine de la philosophie que de celui de la littérature. Au fur et à mesure que le pèlerin découvre le monde, la voie de l'En-Soi lui devient plus évidente. Payram est un infatigable marcheur. Il se déplace beaucoup, mais en réalité, je crois qu'il bouge peu. Payram est un voyageur immobile. Il connaît le mot de passe pour se glisser dans les interstices.

D'une image à l'autre, ce temps se dilate, se concentre, s'éparpille, s'éteint, me donne l'impression de mesurer perpétuellement la lumière pour n'en retenir que l'essence, un trait, une tâche, un point. Qu'elle soit aveuglante, blessante ou bien caressante, cette dernière se joue continuellement de ma perception du réel. Le monde représenté dans les photographies de Payram est beaucoup plus profond que celui que nous avons l'habitude de fréquenter. Il est lourd et léger à la fois. Lourd de son lot de questions latentes. Léger de l'absence de réponse. Les noirs les plus profonds me donnent l'impression d'une poudre de charbon toujours prête à se volatiliser. Même les nuits les plus denses possèdent l'espoir du repos.

Quand Payram photographie un arbre, j'ai l'impression que c'est l'Arbre, avec une majuscule. Quand il photographie une table, je vois la Table. C'est l'entité Table, Arbre, qu'il me donne à voir, comme si tous les autres se cachaient derrière. Ce qui constitue l'identité de l'objet et non le énième modèle qui le représente. Dans ces moments de vérité, Payram touche à l'origine des choses. Il ne se place plus comme un individu, mais comme une épiphénomène du genre humain. Ce qu'il me donne à voir, ce n'est pas telle ou telle chose, mais son expérience de cette chose en tant qu'homme à la recherche de son humanité, de la compréhension de sa finitude.

Co-naissance. Naître avec. L'acte photographique vécu comme une renaissance, le possible retour à l'harmonie primordiale. Ne serait-ce que la durée du temps de pause. Il y a certainement un peu de cela dans la relation de Payram au déclencheur et son perpétuel désir de justesse, sa quête d'équilibre entre ce qui se trâme à l'intérieur de son corps, son ressenti, ses émotions, et le monde qui vient à sa rencontre. Attendre le moment juste pour appuyer. Sans ce top biologique, pas de photographie. Faire durer cet état de grâce. Étirer au maximum le temps de pause.

. Les photographies de Payram possèdent un pouvoir apaisant. Ce don trouve sa force dans la durée. L'image doit résister au temps. Payram laisse parfois reposer ses images pendant de longues saisons. Il les laisse libre de rester ou de disparaître.


Claire Derouin
janvier 2002, Paris